« Le travail pour tous », 3 questions à Samuel TUAL

« Le travail pour tous », 3 questions à Samuel TUAL

Samuel TUAL

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

C’était pour moi comme une évidence, une conviction profonde que je mûrissais déjà depuis plusieurs mois. J’ai commencé à écrire en août dernier et je crois que l’élément déclencheur a été la loi sur la pénibilité du travail, qui m’a littéralement exaspérée. Comment continuer à présenter le travail toujours sous un angle négatif ? Pourquoi les pouvoirs publics ne se réveillent-ils pas plus sur le sujet ? Lors de la dernière intervention d’Emmanuel Macron jeudi 12 mars, j’ai constaté que l’Etat avait un peu avancé dans sa réflexion et j’étais plutôt d’accord avec les propositions faites qui vont dans le sens d’une plus grande libéralisation. Toutefois, je constate aussi que notre ministre défend la loi sur la pénibilité.

Tous les jours, dans mon métier de chef d’entreprise, tous les jours, dans l’approche que mes équipes ont du marché de l’emploi et de l’intégration de travailleurs dans le monde du travail, je mesure l’écart important entre le discours porté par les politiques et les médias et la réalité du terrain : les gens sont attachés à travailler et le fait d’être privé d’un emploi est une vraie source de souffrance, non seulement économique mais également sociale. Cela a créé une vraie fracture dans la société française.

Cette approche négative du travail, cette différence de perception, mais aussi, ma qualité d’entrepreneur, ma qualité de père par ailleurs, font que je me sens responsable de l’avenir de tous les jeunes. C’est pour cette raison que j’ai souhaité partager mes réflexions sur ce thème du travail, convaincu que, si on ne traite pas le sujet de fond, c’est-à-dire, celui de la place que notre société souhaite donner au travail, les mesures prises ne serviront à rien. Pour moi, le bonheur ne peut être déconnecté du travail, tout comme il ne peut être déconnecté des sujets sur la Famille et sur l’avenir de la planète.

Comment réconcilier les jeunes et le travail ?

Le taux de chômage des moins de 26 ans atteint 25%. C’est inacceptable pour eux, pour notre société et cela crée beaucoup de frustration et de désillusion. Cela engendre des comportements parfois radicaux, qui amènent à de la marginalisation ou aussi à la fuite de nos jeunes dans des pays étrangers. J’ai ainsi été interpellé par le titre d’un article paru dernièrement dans un grand titre de presse économique : « Les jeunes sont pessimistes pour la France et optimistes pour eux-mêmes »… s’ils évoluent en dehors de la France !

Il faut repenser tout le système en commençant par la formation et en offrant aux jeunes, à l’heure d’une société en 3.0 ou 4.0, des écosystèmes d’entreprises qui mettent en valeur le travail collaboratif associant nouvelles technologies de communication et un vrai relationnel fondé sur les valeurs humaines, l’expression, la capacité à créer et à innover…

Pour la formation, faisons en sorte que l’éducation nationale s’occupe d’apporter une formation de base initiale d’excellence, avec un socle de savoirs, de savoir-faire et de savoir-être mais laissons la formation professionnelle au monde de l’entreprise. Plus les jeunes seront en contact très tôt avec le monde de l’entreprise, plus ils seront familiarisés avec l’univers du travail et leur perception sera proche de la réalité, sans le filtre des discours négatifs actuels sur le sujet. On pourrait aussi imaginer que les parents aient un vrai nouveau rôle dans cette approche du monde professionnel en créant une journée « Familles » dans les entreprises, où chaque parent aurait la possibilité de faire découvrir son environnement de travail. Nous pouvons mettre en œuvre des actions très simples.

Pour l’accueil des jeunes en entreprise, l’apprentissage est une excellente voie qui pourrait être étendue à tous les étudiants : effectuer sa dernière année d’études en apprentissage, associée à une rémunération constituerait une mesure utile pour s’acclimater à son futur environnement, tout en commençant à « gagner sa vie » avec son travail.

Les chefs d’entreprise ont une vraie responsabilité, celle de créer des environnements propices aux échanges constructifs, à la compréhension des enjeux autour d’un projet commun et au développement des valeurs humanistes dans leur entreprise, pour changer le regard sur le travail.

Quelle a été l’influence de la financiarisation de l’économie dans la relation au travail des français ?

La finance a beaucoup investi dans les entreprises… beaucoup trop ou mal investi ! Certes, elle est indispensable dans les économies. Mais elle est aujourd’hui devenue trop présente et a orienté les comportements de tous vers une dépréciation de la valeur travail. Il s’est créé un cercle vicieux qui a occulté la place de l’Homme dans les entreprises et a développé un management du court terme qui a stressé le système et les travailleurs. A contrario, dans les sociétés qui ont pu préserver leur capital avec des fonds privés, le sens donné au travail est totalement différent et la reconnaissance de la valeur ajoutée des travailleurs est restée forte et nourrit la performance globale.

Cette financiarisation malsaine s’est aussi traduite par une fiscalité excessive sur les entreprises, au nom d’un état qui prélève beaucoup pour une redistribution au final inéquitable. Ceci est particulièrement vrai pour la fiscalité sur la transmission des entreprises, en particulier des entreprises à capitaux familiaux.

On a aussi vu quel a été le rôle des banques et des investisseurs dans la crise des sub-primes aux Etats-Unis… En France, l’impact a été fort mais le système est pervers sous d’autres aspects : aujourd’hui, le travailleur français aspire à avoir une rente future, car le système des retraites est asphyxié, il place le fruit de son travail dans des organismes financiers (banques, assurances, etc) qui eux-mêmes placent dans le capital des entreprises, obligées de rémunérer ces investisseurs en stressant leur organisation par de la performance purement financière.

La solution serait que chacun des acteurs ait une vision plus long terme de leur implication dans le monde économique : les salariés en travaillant un peu plus longtemps et en préparant leur retraite à partir des revenus de leur travail, les entreprises en définissant des projets pérennes qui placent les valeurs humanistes en leur cœur, et les investisseurs, en modifiant leur comportement vis-à-vis du monde de l’entreprise. La course à la croissance et à la consommation n’a plus de sens et n’est aucunement porteuse de bonheur pour notre société. Bien sûr, je ne prône pas du tout la décroissance mais je défends une croissance maîtrisée et juste pour tous. Je parie sur le fait que tout est possible et que tout doit être testé dans cette voie.

Entrepreneur, c’est ce que j’essaie de faire en permanence avec mes équipes en testant de nouveaux systèmes. Nous sommes par exemple en train de lancer un prototype de carte de paiement réservé aux collaborateurs de notre groupe, le GROUPE ACTUAL. Cette carte est à l’état de pilote et je compte bien la généraliser à partir de septembre 2015. Le concept est simple et s’appuie sur un système de points gagnés et investis sur un compte de capitalisation de retraite. Chaque salarié pourra être détenteur de cette carte pilote. La carte débite directement le compte du collaborateur, impliquant à chaque achat, une capitalisation de points qui se transforment en cash-back, reversés sur un compte « Retraite ». Préparer l’avenir, ne pas pousser à la consommation, donner du sens aux actions, offrir une économie plus juste et dans une logique long terme… c’est en agissant, en testant, en replaçant de l’initiative locale dans notre système, que nous pourrons « changer de logiciel » !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *