Emploi des jeunes : le danger n’est pas d’essayer, mais de ne rien changer

Un chef d’entreprise qui défend certaines pistes du Medef sur l’emploi des jeunes, même quand elles dérangent, cela peut surprendre. Pourtant, quand une génération peine à entrer dans l’emploi, le vrai risque n’est pas de proposer trop d’idées, mais de s’interdire d’en discuter.

Par Samuel Tual, président Actual Group et vice-président Medef sur LinkedIn

Réfléchir sans tabous

La situation de l’emploi des jeunes en France est préoccupante. Tous ceux qui recrutent le voient sur le terrain : une partie de la jeunesse s’insère très bien, mais une autre enchaîne stages, contrats courts ou périodes d’inactivité avant de décrocher un premier emploi stable. Ce sont surtout les moins qualifiés qui en paient le prix.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes : à peine un jeune de moins de 25 ans sur trois occupe un emploi en France, bien moins que dans plusieurs pays voisins (ils sont 51% en Allemagne, 75% aux Pays-Bas). Plus d’un jeune sur dix n’est ni en emploi, ni en études, ni en formation. Et selon le niveau de diplôme, il faut entre 7 et 24 mois pour accéder à un premier CDI.

Ce n’est pas normal. Entre un système qui trie à l’entrée et un système qui donne sa chance, il faut choisir.

Dans ce contexte, le Medef a mis sur la table plusieurs pistes de réflexion destinées à être discutées avec les partenaires sociaux. Ce ne sont ni des réformes clés en main ni des ultimatums. Ce sont des propositions pour ouvrir un débat que la France repousse depuis trop longtemps.

Une mesure qui dérange, un problème bien réel

Parmi ces pistes, l’une d’entre elles a concentré toutes les réactions : la possibilité de rompre un CDI durant les premières années sans devoir motiver la décision. Beaucoup y voient une précarisation supplémentaire. L’inquiétude est légitime. Mais s’arrêter à ce réflexe, c’est passer à côté de la question de fond : pourquoi tant de jeunes restent-ils durablement à l’écart du CDI ?

Sur le terrain, un constat revient souvent chez les employeurs : recruter un jeune sans expérience est perçu comme un risque plus élevé, surtout quand l’activité ralentit et que chaque embauche compte. Ce risque, réel ou exagéré, freine des recrutements. Résultat : on privilégie les profils déjà expérimentés ou les contrats courts.

Lever un frein, pas créer un droit à licencier

L’idée évoquée par le Medef part de là : si l’on réduit la peur de se tromper, certains employeurs oseront davantage embaucher en CDI des jeunes peu qualifiés qui, aujourd’hui, n’y ont presque pas accès. Ce n’est pas une baguette magique, et encore moins un modèle imposé. C’est une piste parmi d’autres pour transformer le CDI en porte d’entrée, plutôt qu’en récompense lointaine après une série de contrats précaires.

Il faut d’ailleurs regarder la réalité en face : beaucoup de jeunes restent moins longtemps qu’avant dans leur premier emploi par choix  afin d’accumuler des expériences qui développent leurs compétences. Les débuts de carrière sont devenus plus mobiles. La question est donc moins la stabilité immédiate que l’accès à une première expérience solide.

Une piste qui suppose des contreparties

Évidemment, une telle piste n’a de sens que si elle s’inscrit dans un cadre clair et protecteur. Formation, accompagnement, indemnisation lisible en cas de rupture, ciblage sur les publics qui peinent vraiment à entrer dans l’emploi : ce sont des sujets qui doivent être discutés avec les partenaires sociaux.

Si c’est pour fragiliser davantage des jeunes déjà insérés, l’idée perd tout intérêt. Si c’est pour permettre à ceux qui restent au bord du marché du travail de décrocher un premier CDI, alors le débat mérite d’être mené sereinement.

Ne pas réduire le débat à une seule mesure

Réduire le débat sur l’emploi des jeunes à une seule proposition est une erreur. Les difficultés commencent bien avant la signature d’un CDI. Elles tiennent souvent à l’orientation, à la connaissance du monde du travail, et aux passerelles encore trop faibles entre études et entreprise.

Beaucoup de jeunes sortent de formation avec un diplôme mais sans véritable expérience professionnelle. Dans un marché du travail plus sélectif quand la croissance ralentit, cela pèse lourd. Les entreprises, surtout les plus petites, n’ont pas toujours les moyens de former longuement un débutant.

Ouvrir plusieurs portes en même temps

C’est aussi pour cela que d’autres pistes ont été avancées : mieux connecter l’enseignement supérieur au monde économique ou développer les immersions en entreprises. Ces sujets suscitent moins de polémiques, mais ils sont décisifs pour l’employabilité réelle des jeunes.

La question du logement ou de la mobilité, souvent sous-estimée, bloque aussi des recrutements. Un jeune qui ne peut pas se loger près d’un emploi ou financer ses déplacements renonce parfois avant même de commencer.

Écouter ce que disent les étudiants

Sur le travail étudiant, il faut regarder la réalité vécue par les jeunes. Le seuil minimal de 24 heures hebdomadaires de travail est souvent incompatible avec des études. Il a du sens pour des salariés installés, beaucoup moins pour des étudiants qui cherchent quelques heures afin de financer leur quotidien et acquérir de l’expérience.

J’en parle souvent avec les étudiants d’Actual School : ils veulent travailler dans des formats compatibles avec leurs études. Beaucoup sont demandeurs de missions d’intérim courtes. Pourquoi ne pas créer un cas de recours « jeunes » pour de l’intérim (en complément des motifs classiques du surcroît d’activité ou du remplacement) ? Bien évidemment, il faudrait supprimer le délai de carence entre deux missions : d’un autre temps, il renvoie le jeune chez France travail au lieu de lui permettre d’enchaîner les missions s’il le souhaite.

Ce que je crois

On peut continuer à s’indigner à chaque proposition et laisser la situation suivre son cours. On peut accepter de regarder en face un chômage des jeunes durablement plus élevé que chez nos voisins.

Mais je crois qu’une société qui peine à intégrer sa jeunesse fragilise son avenir. L’emploi des jeunes n’est pas un sujet annexe du débat social, c’est un indicateur de confiance dans le futur.

Bousculer certaines habitudes ne signifie pas renoncer à protéger. Cela signifie chercher, collectivement, des solutions qui fonctionnent vraiment. Refuser d’en débattre serait la pire des réponses.